J’étais justement en train de faire l’appel dans ma shed — deux haches présentes, une lime en retard, pis une scie qui faisait semblant d’être malade — quand Mémère m’a garroché mon vieux cahier d’inventaire sur la table.

“Roger,” qu’elle dit, “t’es ben bon pour sentir une planche pis deviner si c’est du pin blanc ou du sapin qui a manqué d’amour, mais ton boisé, lui, tu l’as-tu vraiment compté?”

Ben là, maudit sapin… elle avait raison.

Parce qu’une terre à bois, c’est pas juste un paquet d’arbres plantés là à attendre qu’un monsieur avec une scie vienne leur raconter la fin de l’histoire. Une forêt, c’est vivant. Ça pousse, ça vieillit, ça tombe, ça se régénère, ça nourrit les chevreuils, ça cache les gélinottes, ça protège l’eau, ça fait du bois, pis ça t’apprend l’humilité quand tu t’enfarges dans une racine devant une mésange.

Faire l’inventaire des essences sur sa propriété forestière, c’est la première vraie job du propriétaire qui veut couper intelligemment. Pas couper comme un castor énervé après deux cafés. Couper avec une tête, un plan, pis un avenir.

Avant la scie, y’a le cahier

Roger, lui, a appris ça à la dure. Dans son jeune temps, il regardait une talle de bois pis il disait : “Ah ben, y’a du bois icitte.” C’était pas faux, mais c’était aussi utile que dire “y’a d’l’eau dans le lac”.

Mémère, elle, voyait plus loin.

“Du bois, Roger, c’est pas une information. Quelle essence? Quel âge? Quelle qualité? Quel secteur? Qu’est-ce qui repousse? Qu’est-ce qui est malade? Qu’est-ce qu’on garde? Qu’est-ce qu’on coupe? Qu’est-ce qu’on protège? Pis surtout, qu’est-ce qu’on laisse aux jeunes qui vont venir après nous autres?”

Ça fait qu’avant même de sortir la scie, Roger sort la carte.

Il prend le plan de sa terre, regarde les limites, les chemins, les fossés, les ruisseaux, les pentes, les vieux sentiers de débardage, les swamps où t’enfonces jusqu’à la promesse électorale, pis les coins où le chevreuil a l’air de payer un loyer.

Ensuite, il divise sa terre en morceaux.

Pas des morceaux au hasard, là. Des morceaux qui ont du bon sens :

  • L’érablière du haut.
  • La sapinière qui tousse.
  • La cédrière mouillée.
  • La pente à bouleau jaune.
  • Le coin de peuplier qui pousse comme des adolescents affamés.
  • Le vieux bout de pin blanc qu’on touche pas sans demander permission au Bon Dieu pis à Mémère.

Chaque morceau, Roger appelle ça un peuplement. Un peuplement, c’est une partie de la forêt qui se ressemble assez pour qu’on la gère comme une même affaire. Même genre d’arbres, même terrain, même densité, même âge approximatif, même potentiel.

Mémère, elle, dessine ça avec des crayons de couleur. Vert foncé pour l’érablière. Bleu pour les zones humides. Brun pour les pentes à faire attention. Rouge pour les endroits où Roger a déjà failli s’enliser avec le tracteur.

Pis dans la marge, elle écrit : “Ne pas laisser Roger décider seul ici.”

Les objectifs : couper sans but, c’est scier dans l’brouillard

L’affaire la plus importante, avant de récolter, c’est de savoir pourquoi tu veux récolter.

Parce que “faire du bois”, c’est pas un objectif. C’est une activité. C’est comme dire “j’vais brasser quelque chose” quand tu veux faire une tourtière. Oui, mais quoi? Comment? Pour qui? Pis avec quelle viande, mon grand?

Roger se fait donc des objectifs clairs.

Dans l’érablière, son objectif peut être :

“Je veux garder une belle érablière en santé, avec des arbres de qualité, de la régénération, pis peut-être du potentiel acéricole.”

Dans la sapinière :

“Je veux récolter les sapins mûrs avant qu’ils tombent tout seuls ou que les insectes viennent faire leur party.”

Dans la partie feuillue mélangée :

“Je veux favoriser les belles tiges de bouleau jaune, d’érable, de chêne ou de frêne quand il y en a, pis enlever les arbres malades qui nuisent aux meilleurs.”

Dans le coin humide :

“Je veux protéger l’eau, le thuya, la faune, pis ne pas faire passer de machine là-dedans comme un innocent.”

Dans le secteur jeune :

“Je veux éclaircir pour donner de l’espace aux plus beaux arbres, pas tout raser comme une tête de recrue.”

Mémère reformule ça à sa manière :

  • Garder les bons.
  • Sortir les finis.
  • Protéger les bébés.
  • Pas labourer la swamp.
  • Ne pas vendre l’avenir pour payer une souffleuse neuve.

C’est simple, mais c’est drette ça.

L’inventaire commence avec les bottes

Une fois les secteurs dessinés, Roger part marcher. Pas une petite marche romantique avec les mains dans les poches. Non. Il part comme un gars qui veut connaître sa forêt.

Dans son sac, il met :

  • une carte papier;
  • un téléphone ou GPS avec carte hors ligne;
  • une boussole, parce que les batteries, ça meurt toujours quand t’as l’air le plus perdu;
  • un ruban à mesurer le diamètre;
  • du ruban forestier;
  • un crayon qui écrit même quand il fait frette;
  • un cahier;
  • une petite loupe;
  • de l’eau;
  • un sifflet;
  • pis une collation, parce qu’un bûcheron affamé identifie toutes les essences comme “probablement comestibles”.

Roger marche chaque peuplement tranquillement.

Il regarde les essences dominantes. Est-ce que c’est surtout de l’érable à sucre? Du sapin? De l’épinette? Du peuplier? Du bouleau jaune? Du thuya?

Il regarde aussi les essences secondaires. Des frênes par-ci. Des hêtres par-là. Un pin blanc qui sort du lot comme un vieux curé dans une danse country. Des cerisiers, des tilleuls, des chênes, selon la région.

Pis là, il note. Pas juste “beaucoup d’arbres”. Ça, Mémère refuse.

Elle veut des phrases qui disent quelque chose :

“Érablière mature, érable à sucre dominant, bouleau jaune présent, hêtre en sous-étage, régénération abondante d’érable, quelques gros chicots utiles à la faune, sol bien drainé.”

Ou encore :

“Sapinière dense, plusieurs tiges mûres, épinette blanche mélangée, régénération de sapin abondante, sol humide par endroits, éviter machinerie au printemps.”

Là, ça commence à parler.

Tableau de terrain de Roger

Ce que tu notesPourquoi c’est utileExemple de Roger
PeuplementGérer chaque secteur selon sa réalitéÉrablière du haut, sapinière humide
Essences dominantesSavoir ce qui compose vraiment le boiséÉrable à sucre dominant, sapin mûr
Essences secondairesRepérer la diversité et les opportunitésBouleau jaune, frêne, pin blanc
RégénérationVérifier l’avenir du secteurSemis d’érable abondants, peu de bouleau
Arbres d’avenirProtéger les meilleures tigesPin blanc droit, érable sain
Arbres à récolterSortir les tiges finies ou nuisiblesSapin mûr, bouleau carié au pied
Zones sensiblesÉviter les dommages coûteuxRuisseau, sol mou, pente forte
Travaux possiblesPlanifier sans improviserJardinage léger, éclaircie, récupération

Les placettes : compter sans devenir fou

Sur une petite propriété, Roger peut faire beaucoup d’observation à pied. Mais si la terre est grande, il fait des placettes.

Une placette, c’est un petit point d’échantillonnage. Tu mesures ce qu’il y a dans ce petit cercle, pis ça t’aide à comprendre le reste du secteur.

Roger arrive dans une placette, plante son bâton au centre, regarde autour, pis commence à noter les arbres marchands :

  • Essence.
  • Diamètre.
  • Qualité.
  • Santé.
  • À garder ou à récolter.
  • Présence de régénération.
  • Bois mort.
  • Sols fragiles.

Le diamètre, il le prend à hauteur de poitrine. On appelle ça le DHP. Diamètre à hauteur de poitrine. En forêt, c’est mesuré à environ 1,3 mètre du sol.

Roger dit :

“C’est à hauteur de bedaine, sauf si t’as mangé trop de cipaille, là faut pas ajuster la science à ton tour de taille.”

Mémère note ça propre :

PlacetteEssenceDHPÉtatDécision
1Érable à sucre34 cmBelle tigeGarder
1Bouleau jaune42 cmCarie au piedRécolte possible
1Hêtre22 cmFaibleSurveiller
1Sapin24 cmMûrRécolter
1Pin blanc52 cmTrès beauGarder comme semencier

Pis si Roger dit : “Celui-là, je le couperais ben, y me cache le coucher de soleil”, Mémère écrit : “Refusé. Motif non forestier. Roger boude.”

Reconnaître les essences, c’est pas juste mettre un nom

Quand Roger identifie les essences, il ne fait pas ça pour se vanter au dépanneur. Il veut comprendre le rôle de chaque arbre.

L’érable à sucre, c’est l’arbre noble de l’érablière. Bon bois, bon sirop, bonne ombre, bonne valeur. Mais faut pas juste garder les gros; faut garder les jeunes aussi. Sinon, ton érablière devient une résidence pour vieux arbres sans relève.

Le bouleau jaune, que plusieurs appellent merisier dans le bois d’œuvre, c’est une belle essence de valeur. Mais elle aime avoir un peu de lumière pour se régénérer. Si tu gardes tout trop fermé, elle boude. Si tu ouvres trop, les broussailles débarquent comme une gang de cousins au buffet.

Le sapin baumier, lui, pousse vite, mais il vieillit pas toujours avec élégance. Rendu mûr, malade ou trop serré, il peut être bon à récolter avant que la nature le couche elle-même.

L’épinette, selon le site, peut donner du bon bois. Mais faut regarder sa vigueur, sa densité, pis si elle est mélangée intelligemment avec d’autres essences.

Le pin blanc, quand il est beau, droit, sain, c’est pas une bûche ordinaire. Roger le respecte. Il peut servir de semencier, de bois de qualité, de repère dans le peuplement.

Le thuya, ou cèdre, surtout dans les coins humides, c’est pas juste du poteau de clôture en devenir. C’est important pour la faune, l’abri, parfois les ravages, pis les milieux sensibles. Roger n’entre pas dans une cédrière mouillée avec sa machine comme dans un stationnement de quincaillerie.

Le peuplier faux-tremble, lui, pousse vite, aime la lumière, pis peut aider à repartir certains secteurs. Mais si tu le laisses décider tout seul, il peut prendre la place comme un beau-frère qui arrive “juste pour deux jours”.

Le hêtre, dans bien des coins, faut le surveiller. Il peut être malade, se multiplier en sous-bois, pis nuire à d’autres essences. Roger ne lui en veut pas personnellement, mais il le garde sur probation forestière.

Mémère, elle, résume les essences comme ça :

  • “L’érable, c’est le notaire.”
  • “Le bouleau jaune, c’est le menuisier fin.”
  • “Le sapin, c’est le jeune pressé.”
  • “Le peuplier, c’est le cousin envahissant.”
  • “Le thuya, c’est le vieux sage des coins mouillés.”
  • “Le hêtre, c’est le voisin poli mais compliqué.”

La régénération : l’avenir est pas dans le camion de bois

Là, Roger fait une chose que trop de monde oublie : il se penche.

Pas pour attacher sa botte. Pour regarder ce qui pousse au sol.

Parce que la forêt de demain, elle est là, haute comme une botte de pluie.

Il cherche les semis :

  • petits érables;
  • jeunes bouleaux jaunes;
  • sapins;
  • épinettes;
  • pins;
  • thuyas;
  • chênes;
  • frênes;
  • tilleuls;
  • pis toutes les petites affaires qui veulent devenir grandes.

Il regarde aussi ce qui nuit :

  • fougères trop denses;
  • framboisiers partout;
  • hêtre envahissant;
  • nerprun ou autres espèces pas fines;
  • broutage de chevreuil;
  • sol à nu;
  • ornières;
  • manque de lumière.

Roger dit :

“La récolte, c’est le souper. La régénération, c’est l’épicerie de demain. Si tu manges tout pis tu sèmes rien, tu vas finir par souper aux regrets.”

Dans une coupe sélective, la régénération est sacrée. Si tu fais passer la machinerie partout pis tu écrases tous les semis, t’as peut-être sorti du bois, mais t’as pilé sur l’avenir. Mémère appelle ça : “faire du profit avec des bottes sales dans le berceau.”

Les arbres d’avenir : ceux qu’on garde comme des lingots sur racines

Après avoir vu ce qui pousse, Roger classe ses arbres.

La première catégorie, c’est les arbres d’avenir.

Ceux-là, c’est les beaux sujets. Droits, vigoureux, bien enracinés, bonne cime, peu de blessures, bonne essence, beau potentiel.

Un érable à sucre droit, sain, avec une belle couronne.

Un bouleau jaune prometteur.

Un pin blanc qui a de l’allure.

Une épinette bien formée.

Ces arbres-là, Roger ne les coupe pas juste parce qu’ils valent de l’argent aujourd’hui. Il les garde parce qu’ils valent plus demain, pis parce qu’ils font des graines, de l’ombre, de la structure, pis de la qualité dans le peuplement.

Mémère met parfois un ruban orange dessus pis écrit :

“Arbre d’avenir. Si Roger le coupe, souper froid trois jours.”

Les arbres à récolter : les finis, les crocheux, les malades

Deuxième catégorie : les arbres qu’on peut récolter.

Pas nécessairement les plus beaux. Justement, souvent c’est les arbres qui :

  • sont malades;
  • sont dépérissants;
  • ont une cime faible;
  • sont blessés;
  • ont une carie au pied;
  • sont morts récemment;
  • nuisent à un bel arbre d’avenir;
  • risquent de perdre leur valeur bientôt;
  • sont trop serrés dans un peuplement jeune.

Roger aime dire :

“Je coupe pas l’champion. Je coupe celui qui empêche le champion de respirer.”

Ça, c’est la différence entre une vraie coupe sélective pis une coupe d’écrémage.

Une coupe d’écrémage, c’est quand quelqu’un enlève les plus beaux arbres, vend ça, pis laisse les tordus, les malades, les faibles pis les regrets debout.

Roger déteste ça.

“C’est comme inviter du monde à souper, servir juste la tourtière aux plus rapides, pis laisser la vaisselle aux petits-enfants.”

Une bonne coupe sélective améliore la forêt. Une mauvaise coupe sélective l’appauvrit avec un sourire commercial.

Les arbres pour la faune : pas beaux pour la scierie, mais précieux pour le bois

Troisième catégorie : les arbres à garder pour la faune.

Ça, Mémère y tient.

“Roger, touche pas à ce chicot-là.”

“Ben voyons, Mémère, y’est mort!”

“Oui, pis y loge plus de monde que ton camp de chasse.”

Les chicots, les arbres creux, les gros vétérans, les arbres avec cavités, les troncs morts au sol, les arbres à champignons, les vieux pins crocheux, tout ça sert aux pics, aux écureuils, aux chauves-souris, aux insectes, aux champignons, aux salamandres, aux oiseaux.

Une forêt trop propre, c’est pas une forêt. C’est un salon de coiffure avec des racines.

Roger garde donc des arbres morts debout quand ils ne sont pas dangereux. Il garde des gros troncs au sol. Il garde des arbres fruitiers sauvages. Il garde des vieux vétérans qui ne valent peut-être pas grand-chose en bois, mais qui valent gros en vie.

Les zones sensibles : là où Mémère sort le sifflet

Y’a des endroits où Roger n’a pas le droit de faire son brave.

  • Les ruisseaux.
  • Les fossés naturels.
  • Les milieux humides.
  • Les pentes fortes.
  • Les sols mous.
  • Les bords de lacs.
  • Les ravins.
  • Les secteurs de ravage.
  • Les endroits où la machinerie ferait plus de dommages qu’un orignal dans une boutique de porcelaine.

Mémère a une règle :

“Si tes bottes callent, ta machine callera aussi. Pis si ta machine calle, ton bon sens a callé avant.”

Roger planifie ses chemins de débardage. Il évite de multiplier les sentiers. Il passe au même endroit quand c’est possible, pour ne pas blesser toute la forêt. Il travaille quand le sol est gelé ou sec. Il évite les périodes de dégel où le bois est mou comme une tourtière oubliée dans la pluie.

Une coupe qui respecte la forêt, c’est pas juste ce que tu enlèves. C’est aussi ce que tu n’abîmes pas.

Le martelage : la peinture qui évite les niaiseries

Quand vient le temps de préparer la récolte, Roger ne dit pas à l’abatteur : “Coupe un peu icitte pis un peu là.”

Non.

Ça, c’est inviter le trouble avec une chaise berçante.

Il fait du martelage.

Le martelage, c’est marquer les arbres à couper ou à garder.

S’il marque les arbres à couper, c’est du martelage négatif. Une marque à hauteur des yeux pour que l’abatteur la voie, pis une marque au pied pour vérifier après.

S’il marque les arbres à garder, c’est du martelage positif. Là, Mémère aime ça. Elle se promène avec son ruban comme une générale d’armée de cabane.

Roger utilise un code simple :

CouleurSignificationNote de terrain
BleuÀ couperArbre mûr, malade, nuisible ou sans avenir
OrangeArbre d’avenirÀ protéger pendant les travaux
RoseZone sensibleSol mou, eau, pente ou secteur fragile
JauneLimite ou chemin prévuPeuplement, sentier de débardage ou zone de travail

Mémère ajoute parfois un petit ruban spécial sur ses arbres préférés. Un vieux pin blanc, par exemple, peut se retrouver avec trois rubans pis une pancarte mentale :

“Pas toucher. Même pas y penser.”

Pis après les travaux, Roger enlève les rubans inutiles. Parce qu’un ruban oublié, ça peut serrer l’arbre en grossissant. Mémère dit : “On marque pour travailler, pas pour décorer la forêt comme un party de Saint-Jean.”

Les sortes de coupes : choisir l’outil, pas juste faire du bruit

Roger ne choisit pas une coupe parce qu’il a envie d’entendre la scie chanter.

Il choisit selon le peuplement.

Dans une érablière mélangée, il peut faire une coupe de jardinage. On enlève une partie des arbres, souvent les malades, les faibles, les sans avenir, pis quelques arbres mûrs, pour donner de la lumière aux bons et garder une forêt de plusieurs âges.

Roger aime ça, la coupe de jardinage.

“C’est comme éclaircir un rang de carottes. Tu tires pas tout. Tu donnes de la place à celles qui vont devenir belles.”

Dans une plantation ou un peuplement trop serré, il peut faire une éclaircie commerciale. Là, il enlève certains arbres pour permettre aux meilleurs de grossir.

“C’est comme dans une cuisine trop pleine : faut sortir deux chaises pour que Mémère puisse passer avec la tarte.”

Après un verglas, un chablis, un feu ou une épidémie, il peut faire une coupe de récupération. Là, l’idée, c’est de sortir les arbres morts ou en train de mourir avant qu’ils perdent toute valeur, tout en gardant du bois mort utile à la faune.

Pis la coupe totale?

Roger ne dit pas que c’est jamais bon. Mais il dit que c’est pas une affaire à faire pour se simplifier la vie.

Une coupe totale peut être justifiée dans certains peuplements très mûrs, instables, très dégradés, ou quand la régénération demande beaucoup de lumière. Mais faut un plan, des règles, une régénération prévue, une protection de l’eau, des sols, du paysage, pis les autorisations nécessaires.

Sinon, c’est pas de l’aménagement. C’est du rasage avec une excuse.

La coupe sélective selon Roger : pas choisir les plus beaux pour les vendre

Là, faut être clair.

Le mot “sélective” peut être noble ou croche.

Une bonne coupe sélective, c’est :

  • choisir les arbres à enlever pour améliorer la forêt;
  • garder les meilleurs sujets;
  • maintenir plusieurs essences;
  • protéger la régénération;
  • garder des arbres pour la faune;
  • éviter d’abîmer les sols;
  • récolter sans vider le capital forestier.

Une mauvaise coupe sélective, c’est :

  • prendre les plus beaux arbres;
  • laisser les défauts;
  • faire des chemins partout;
  • écraser les semis;
  • appeler ça “durable” parce que ça sonne bien;
  • pis partir avant que Mémère arrive avec son cahier.

Roger dit :

“Si après ta coupe, la forêt a l’air plus en santé, t’as travaillé. Si elle a l’air d’avoir perdu ses dents d’en avant, t’as peut-être juste encaissé.”

Combien couper? Roger sort les chiffres, mais garde son bon sens

Après l’inventaire, Roger compile.

Il regarde combien il y a de bois debout. Il regarde la densité, les diamètres, les essences, les classes d’âge, la qualité, la régénération.

Il peut calculer la surface terrière, qui donne une idée de combien de bois occupe l’espace. C’est un terme qui sonne savant, mais c’est simple : on additionne la section des troncs à hauteur de poitrine.

Roger explique ça comme ça :

“Imagine que tu coupes chaque arbre à hauteur de bedaine pis que tu regardes tous les ronds de bois. La surface terrière, c’est combien de place ces ronds-là prennent ensemble sur un hectare.”

C’est pas parfait, mais ça aide à savoir si c’est trop dense, trop clair, ou dans le bon ton.

Mais Roger ne se prend pas pour un ingénieur forestier s’il ne l’est pas.

Pour une vraie prescription, surtout si la coupe est importante, s’il y a vente de bois, programmes d’aide, règlement municipal, pente, cours d’eau ou érablière, il appelle un conseiller forestier ou un ingénieur forestier.

Mémère dit :

“C’est pas parce que tu sais aiguiser une chaîne que tu peux prescrire une forêt.”

Pis encore une fois, elle a raison, la maudite.

Le plan de récolte : pas tout cette année, mon pressé

Roger ne coupe pas toute sa terre d’un coup. Il fait un plan sur plusieurs années.

Année 1, il inventorie et améliore les chemins.

Année 2, il fait une coupe de jardinage légère dans l’érablière.

Année 3, il éclaircit un jeune peuplement d’épinette.

Année 4, il surveille la régénération.

Année 5, il récupère une sapinière trop mûre.

Année 6, il laisse reposer certains secteurs.

Année 7, il entretient les ponceaux.

Année 8, il retourne mesurer les placettes.

Année 9, il fait une petite coupe partielle dans un secteur mixte.

Année 10, il refait le bilan.

Mémère appelle ça :

“Ne pas manger tout le pâté chinois en une bouchée.”

La forêt a besoin de temps. Si tu veux récolter toujours, faut récolter modérément, par secteurs, avec suivi.

Roger dit :

“Je coupe comme si j’allais revenir. Pas comme si je vendais la terre demain matin à un gars pressé.”

Les règlements : avant d’allumer la scie, appelle la MRC

Là, Roger devient sérieux.

En forêt privée au Québec, t’es chez vous, oui. Mais t’es pas dans une dimension parallèle où les règlements ont peur de ta hache.

Les municipalités et les MRC peuvent avoir des règles sur l’abattage, les coupes, les bandes riveraines, les érablières, les pentes, les superficies, les chemins forestiers, les permis.

Ça change d’un coin à l’autre.

Alors avant de couper, Roger appelle.

Il demande :

  • Est-ce qu’il faut un permis?
  • Y’a-tu une limite de superficie?
  • Y’a-tu une règle pour les bandes riveraines?
  • Y’a-tu une règle pour les érablières?
  • Est-ce qu’une prescription forestière est nécessaire?
  • Est-ce qu’il y a des zones sensibles?

Mémère a une page rouge dans son cahier :

“Permis avant scie.”

Pis en dessous :

“Roger a déjà oublié. Ne pas lui faire confiance après un café fort.”

Le cahier de Mémère : l’arme secrète

Le vrai boss de l’inventaire, c’est Mémère.

Roger marche, mesure, sent l’écorce, regarde les cimes, parle aux épinettes. Mais Mémère note.

Elle a trois cahiers.

Le premier, c’est le cahier des peuplements.

Dedans, chaque secteur a sa fiche :

ChampExemple
NomÉrablière du haut
Superficieenviron 6 hectares
Essencesérable à sucre dominant, bouleau jaune, hêtre, quelques frênes
Objectifbois de qualité, santé du peuplement, potentiel acéricole, biodiversité
Régénérationérable abondant, bouleau faible
Travaux possiblescoupe de jardinage légère
À protégerruisseau, gros chicots, vieux pin blanc, sentier familial
Note de MémèreRoger aime trop couper les arbres qui l’ont déjà accroché avec une branche. Refuser les vendettas.

Le deuxième, c’est le cahier des arbres spéciaux.

  • Gros pin blanc près du chemin : garder, semencier.
  • Bouleau creux avec pic : garder pour la faune.
  • Érable fourchu près de la cabane : dangereux, à abattre avec prudence.
  • Frêne dépérissant : surveiller.
  • Thuya en zone humide : protéger.
  • Vieux pommier sauvage : garder pour chevreuils et oiseaux.

Le troisième, c’est le cahier des travaux.

  • Date.
  • Météo.
  • Sol gelé ou non.
  • Qui a fait la job.
  • Machine utilisée.
  • Chemins empruntés.
  • Essences récoltées.
  • Volume approximatif.
  • Dommages observés.
  • Corrections à faire.
  • Photos avant/après.

Roger se moque parfois :

“Ben voyons, Mémère, on dirait que tu fais l’inventaire du gouvernement.”

Elle répond :

“Pis toi, on dirait que tu veux gérer une forêt avec la mémoire d’un écureuil.”

Fin de la discussion.

Après la coupe : la job commence presque

Le camion est parti. Le bois est vendu. Roger est content. Il sent la sciure pis l’orgueil.

Mais Mémère dit :

“Remets tes bottes.”

Parce que l’inventaire continue après la coupe.

Roger retourne voir :

  • Est-ce que les arbres d’avenir sont encore debout?
  • Est-ce que la machinerie a blessé des tiges?
  • Est-ce qu’il y a des ornières?
  • Est-ce que l’eau circule bien?
  • Est-ce que les chemins sont stables?
  • Est-ce que les semis ont survécu?
  • Est-ce que la lumière est bonne?
  • Est-ce qu’il faut corriger quelque chose?

Il prend des photos aux mêmes endroits, année après année.

Mémère appelle ça :

“Les photos d’école du boisé.”

Année 1 : ouverture de coupe.

Année 3 : jeunes semis.

Année 7 : gaules.

Année 15 : jeune forêt bien partie.

Ça, c’est le vrai succès. Pas juste le chèque du bois. Le renouvellement.

La grande règle : ne jamais récolter l’avenir

Roger a une phrase qu’il répète souvent :

“Je coupe du bois, pas l’avenir.”

Ça veut dire quoi?

Ça veut dire qu’il ne coupe pas les plus beaux jeunes arbres juste parce qu’ils sont faciles à vendre.

Il ne passe pas dans les sols mous juste parce que la machine est déjà là.

Il ne vide pas une érablière sans regarder la régénération.

Il ne transforme pas une forêt mélangée en désert de souches.

Il ne laisse pas seulement les arbres malades aux générations futures.

Il récolte ce qui est mûr, faible, malade, en déclin, ou nuisible aux meilleurs arbres.

Il garde les semenciers, les arbres d’avenir, les tiges de qualité, les arbres fauniques, les jeunes pousses, les essences variées, les coins fragiles.

Bref, il récolte comme un jardinier de la forêt, pas comme un gars qui vide un entrepôt avant la faillite.

Le mot final de Roger

Faire l’inventaire des essences sur sa propriété forestière, c’est pas une affaire de paperasse plate. C’est apprendre à connaître son boisé comme on connaît son vieux chien : ses habitudes, ses forces, ses bobos, ses coins préférés, pis ses mauvaises surprises.

Tu veux récolter du bois? Parfait. Le bois, c’est noble. Ça chauffe, ça construit, ça travaille, ça sent bon, ça raconte le territoire.

Mais faut récolter avec respect.

Tu comptes avant de couper.

Tu observes avant de décider.

Tu marques avant d’abattre.

Tu protèges avant de sortir la machine.

Tu reviens après pour voir si la forêt se remet bien.

Pis surtout, tu laisses assez de vie pour que le boisé continue à être un boisé, pas juste un souvenir avec des factures.

Mémère, elle, résume ça mieux que moi :

“Une bonne coupe, Roger, c’est quand la forêt peut encore te regarder dans les yeux après.”

Pis ça me rappelle la fois où j’avais oublié de noter une placette dans la sapinière du fond. Mémère m’a envoyé refaire l’inventaire sous la pluie avec un crayon attaché au cou par une ficelle, comme un enfant qui perd ses mitaines. Depuis ce temps-là, j’te jure, même les sapins me donnent leur DHP avant que je sorte le ruban. Maudite affaire, une forêt bien inventoriée, c’est une forêt qui sait qu’on la respecte.